Peur, histoire et avenir de la responsabilité: Sommes-nous en train d'annuler le futur?

Peur, histoire et avenir de la responsabilité: Sommes-nous en train d'annuler le futur?

 

Angelus Novus Paul KleeAngelus Novus Paul Klee

 

S’exprimer de manière plutôt impérative sur ce qui dans le présent conditionne radicalement l’avenir, sur ce que nos gestes les plus quotidiens auront comme conséquences au-delà de notre propre existence, sur ce qu’il doit être fait dès maintenant de notre pouvoir et de notre technologie pour permettre au futur d’exister, aussi en se décidant, à partir d’une réflexion éthique, sur comment il doit exister…cela me semble inédit dans l’histoire de l’humanité et doit nécessairement s’appuyer sur une « science des prévisions » d’une complexité et d’une ampleur tout aussi inédite. Il ne faudrait  pas déduire d'un printemps froid et pluvieux une infirmation de la prévision du réchauffement climatique, ou d'une canicule une preuve de sa véracité. Je laisse aux scientifiques le soin de continuer à s’exprimer clairement sur ce sujet auprès du public. Toutefois cela ayant déjà selon moi été fait de manière apodictique, l’heure est venue, pour les hommes politiques et pour les citoyens, de prendre et d’assumer leur responsabilité.

 

 

Dans l’antiquité nous n’avions ni l’idée ni les raisons d’entrevoir d’aussi décisives empreintes que nos actes laisseraient à partir du présent en direction de l’avenir ; le fait que les oracles, les prophètes ou les devins parlaient en son nom était d’une tout autre nature, comme l’était l’ambition des grands hommes d’accéder par leurs hauts faits à une renommée  éternelle. C’était plutôt l’infatigable résurgence de la nature qui nous enseignait une sagesse de l’humilité, ridiculisant la vanité de l’homme et de ses entreprises; sagesse selon laquelle il n’y aurait jamais rien de neuf sous le soleil. La nature donnait et elle reprenait sans avoir besoin de la volonté ou du consentement de l’homme, sans que celui-ci puisse agir sur des forces colossales qui le dépassaient. Mais par nécessité il se servait de ce que la nature lui offrait tout en se protégeant et luttant contre ce qu’elle lui faisait subir. Par delà l’humilité ou la vanité, cette situation ne pouvait que lui révéler sa véritable condition (et finalement peut-être sa propre nature et sa vocation) : exister en maitrisant et soumettant la matière et les éléments contraint d’avoir à se protéger, planifier et dominer la nature et la vie pour pouvoir s’accroître et se développer générations après générations, être et vouloir persister dans son être en dépit et à cause de la fatalité.

 

 

Les grands changements axiaux de notre histoire vont assoir une humanité qui tout en domestiquant la nature pour s’en nourrir et en vivre, y extraire et y puiser la matière et l’énergie nécessaires à sa survie et à son développement, en se protégeant aussi de ses excès et de sa force, gardera vis-à-vis d’elle une forme de crainte et d’admiration. Exubérante et généreuse, déhiscente et féconde, mais aussi dangereuse, elle lui servira de modèle dans ses constructions mentales, de repère dans ses modes de vie, de clé de compréhension du réel. Par son ingéniosité l’homme produira et reproduira toutes sortes d’artifices qui deviendront son monde, se soumettant aussi lui-même par ailleurs, comme pour maitriser ses propres forces ou les conjurer, à des arrières mondes au-delà ou par-delà la nature visible des choses.

 

 

Quand la nature menaçait de réaffirmer ses droits et prérogatives sur l’ingéniosité de l’homme, s’abattant sur ses cités et sur ses projets, il en tirait un enseignement : soit que c’était son immoralité qui en était la cause, soit que les dieux, maitrisant les forces de la nature et se jouant de lui, venaient punir son imprudence et sa démesure. Mais en secret il songeait déjà à leur ravir le feu ou à percer les secrets de sa tantôt généreuse et tantôt cruelle compagne.

 

 

Des déluges et des grandes catastrophes l’homme survivra, pourtant piètre animal, améliorant toujours le contrôle de son environnement.  S’accompagnant lui-même dans l’avancée technique de cette maitrise, par l’observation, l’admiration, le déchiffrage, bref par la pensée (ou bien fût-ce l’inverse ?) l’homme pouvait alors s’interroger, au même rythme que sa fabrication continue et nécessaire  d’artifices, sur son destin et sur une liberté qui se dégageait ou se désengageait peu à peu de la nécessité, sur l’ordonnancement des choses qu’il produisait, sur les avancées et les valeurs à consigner dans des annales, sur ce qu’il était nécessaire de transmettre, des connaissances de la nature, du monde et du sens de cette place qui lui avait été assigné ou qu’il s’était aménagé en la fabriquant de ses propres forces. 

 

 

 

Cette place dans la nature et dans le monde aura alors pour lui une signification morale dont il cherchera à exprimer l’origine et le sens par des mythes, des récits poétiques, des lois, des prophéties et des apocalypses avant ses constructions philosophiques et théologico-politiques, à travers et au-delà de cette nécessité d’exister et d’agir, pour accéder ontologiquement à se regarder et à se considérer comme plus qu’un simple «animal laborans » ou «homo faber».  Avec le messianisme il accèdera à un rang jamais égalé. Sous le regard d’un Dieu créateur et mystère d’un monde mu par un logos intelligible et fondé sur une sagesse révélée, il était l’élu, invité à répondre à une vocation. L’attente eschatologie cristallisera ses espérances en direction du futur. La cité venant de Dieu au terme d’une économie du salut dans laquelle il  avait déjà un rôle à tenir ne remettait pourtant pas en cause la nature profonde de l’idée qu’il se faisait de l’avenir, lequel restait par définition ce qui vient à lui et sur lequel il n’avait pas de prise, si ce n’est par la faculté de s’y conformer, de s’y préparer ou de préparer le monde à l’accueillir. Il organisait ainsi la société en fonction de cette attente et dans cette ouverture, mais selon un ordre naturel ou révélé qui ne pouvait en attendant que rester nécessairement mondain et temporel.

 

 

Aussi avec l’idée de progrès, avec les révolutions et l’utopie, la vision d’un monde qui n’est pas encore mais qui est à rechercher ou à bâtir, à achever ou à transformer, l’homme considérera que les savoirs et les connaissances scientifiques doivent désormais être utilisés pour techniquement prendre à terme le contrôle de son histoire et de toutes choses. En chemin il a fort heureusement au nom de son humanité affirmé des valeurs et des notions de la dignité, avec une conscience aiguë et le sentiment que la liberté et son corolaire, la responsabilité, avaient une place éminente dans toute cette évolution et dans son être propre.  Avec ce sentiment dont il recherche toujours a exprimer le sens, qui va du souci pour la progéniture à la justice sociale en passant par la sollicitude envers le prochain et l’estime de soi, il se montrera capable de formuler une raison pure pratique universelle, soumise pourtant à de rudes épreuves dans des tragédies où il se révélera être à la fois la victime et le bourreau. Capable du meilleur comme du pire, l’homme porte en lui cette ambivalence que sa liberté est pour lui la possibilité du bien comme du mal.

 

 

Aujourd’hui notre technologique qui va au-delà de toutes espérances nous procure un pouvoir inédit, avec comme corolaire une capacité de destruction tout aussi inédite et terrifiante. Plus la technique a étendu son emprise sur le monde et la nature, plus se sont évanouies toutes idées d’arrières-mondes. L’essence même de la technique a changé à travers cette évolution. Autrefois simple nécessité elle s’est transformée en «marche en avant à l’infini».  Par conséquent un retard considérable a été pris en matière de réflexions, éthiques et métaphysiques, en comparaison à la vitesse exponentielle du déploiement de la technologie. C’est pourtant à l’homme qu’il incombe de s’interroger  sur ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire de cette puissance, qui modifie aussi la nature même de ses propres actions, lesquelles n’ont plus seulement des conséquences sur son environnement direct et ses contemporains (progénitures, prochains, société) mais aussi sur l’avenir et sur les générations futures. Cette puissance inédite crée de nouveaux devoirs, avec l’impératif que soit toujours possible la vie sur terre et pour la permanence d’une humanité digne de ce nom. Un laisser-aller dans ce domaine contient le risque d’une déformation de l’image de l’homme lui-même.

 

 

-Portée inédite des conséquences de nos actes,

-changement de nature de la technique et de l’action humaine,  

-absence ou retard d’une éthique dans cette situation nouvelle,

-impératif de sauver une image de l’homme contenant sa dignité et sa responsabilité vis-à-vis de l’avenir et vis-à-vis de la nature dont nous faisons partie…

 

... Les prévisions  quant à l’avenir doivent prendre en considération les différents éléments du passé qui se sont accumulés et constitués en  «valeurs» jusqu’à nos jours, mais aussi la différence «qualitative» de notre «agir» aujourd’hui, dont la nature et les conséquences ont changé par un accroissement quantitatif inédit de notre puissance de nuire et de notre emprise technologique sur le monde et la nature. L’homme doit permettre à un avenir d’exister, non selon une image «fabuleuse» de ce qui n’est pas encore mais selon ce qui est et qui doit être préservé d’une «catastrophe» qui s’annonce. Toutefois on peut oublier ou ne pas avoir pris en compte des données qui peuvent s’avérer déterminantes, sous-estimer ou surestimer les capacités de mobilisations collectives, et comment les nouvelles technologies liées à la communication seront utilisées pour que se forge et s’exprime une opinion publique «éclairée». Ce travail relève plutôt d’une «éthique discursive» qui peut-être un corolaire à l’éthique de la responsabilité de Jonas, lequel il est vrai n’exclut pas la possibilité d’une forme «d’autoritarisme politique», avec par exemple le décret imposant à la liberté une «pause» pour contenir, provisoirement  –et le temps que des solutions soient trouvées-,  ce qu’elle  porte de  possibilités pour l’homme de ne pas répondre à l’appel de la responsabilité, appel formulant un «impératif catégorique» qui émane de l’avenir pour «que l’humanité soit». Les applications concrètes du «principe responsabilité» et sa fondation d’ordre «ontologique», ont attiré et attirent encore des critiques concernant sa radicalité et son bien-fondé, tant du côté des «humanistes» et des «utopistes» que du côté de ceux qui ont intérêt à ce que rien ne change.  

 

 

Nous avons déjà eu collectivement connaissance de prévisions concernant l’existence d’un danger pour l’avenir de notre planète depuis le moment où une certaine image du champignon atomique d’ Hiroshima fit le tour de la terre. Cela ouvrit, au-delà des cénacles férus de futurologie, à une réflexion nouvelle, tant chez les scientifiques et les philosophes que chez tous les citoyens, sur la nécessité de poser un principe responsabilité à partir d’une heuristique de la peur.

 

Champignon atomiqueChampignon atomique

 

Aujourd’hui  malheureusement s'accumulent, non pas des preuves, mais des  constats alarmants de changements ou de désordres climatiques.  Certes on peut dire qu’il y en a toujours eu. Quelle différence alors avec ceux d’aujourd'hui?

"... l'homme est sur le point de se jeter sur la terre tout entière et sur son atmosphère, d'usurper et de s'attacher, sous formes de "forces", le règne secret de la nature, et de soumettre le cours de l'histoire à la planification et à l'ordonnance d'un gouvernement planétaire. Ce même "homme révolté" est hors d'état de dire en toute simplicité ce qui est, de dire ce que cela est, qu'une chose soit ..." Heidegger, 1946.

 

 

Le réchauffement climatique est un des volets d'une question plus fondamentale... celle de notre rapport à l'être.

Réchauffement ou pas réchauffement (la communauté scientifique affirme qu'il vient pourtant bien- et je ne parle pas d'écologistes qui idéalisent la nature ou d'une "bible verte"), la question climatique s'inscrit pour moi dans une problématique plus vaste: avec la puissance technologique et les capacités de prévisions et d'actions dont nous disposons désormais, le champs de notre responsabilité (autrefois très limitée dans le temps et l'espace) doit s'étendre aux conséquences de nos actions sur les générations futures, sur l'avenir même de la nature dont nous dépendons et faisons partie. Nos choix et nos actes, surtout les plus quotidiens et répétitifs, répondent-ils à l'exigence et à la possibilité de maintenir à l'avenir une humanité digne de ce nom? Accumulation d’actes banals d’autant plus insidieuse et néfaste que, faisant partie de notre quotidien et intégrées au bon fonctionnement de notre système économique, sa remise en cause ne peut que déstabiliser les modes de vie, contrarier des intérêts parfois colossaux et être pour le moins très impopulaire. Peut-être vaudrait-il mieux insister sur les effets potentiellement irréversibles de l'action de l'homme sur sa propre nature, et pas seulement sur la question du réchauffement climatique. Le fait est que l'homme laisse désormais son empreinte sur la « qualité » même de la nature, qui n'est plus comme on le pensait dans l'antiquité éternelle, immuable et infatigable. Ce n'est pas que la "belle verte" qui pourrait être profondément altérée mais aussi notre propre nature, avec le risque d'un monde de plus en plus hostile. On pense aussi ici aux manipulations génétiques, au rejet dans l’eau ou dans l’atmosphère de molécules ou de particules dangereuses pas la santé.

 

 

La problématique est aussi celle du rapport que nous voulons entretenir avec l’avenir.  De nouvelles utopies imaginées grâce à l’infinie possibilité des applications scientifiques aujourd’hui entrevues et très vite réalisables si ce n’est déjà fait, influencent aussi les consciences, les comportements et les choix de société. En promettant aux individus la possibilité de vivre une durée, encore indéterminée mais dont la référence paradigmatique est l’immortalité, certaines utopies, si elles étaient réalisées, rendraient superflu, voire impossible, le renouvellement des générations et elles conduiraient vers une fin de l’histoire, ou du moins vers un mépris pour tout effort en faveur d’un avenir autre que celui des vivants contemporains de cette éventuelle mise en œuvre. L’utopie qui consiste à imaginer un monde meilleur n’existant pas encore reconnait toujours une dignité à un avenir qui mérite que l’on se sacrifie pour lui. La promesse d’une « éternelle » jouvence n’est pas de cet ordre mais d’un ordre diamétralement opposé. Exempte d’utopie, la responsabilité est plutôt le devoir de conserver ce qui existe déjà et qui a de la valeur, pour qu’il existe encore à l’avenir.

 

 

Elle est donc celle de l’image que nous nous faisons de l’homme dans son rapport aux autres hommes. Si l'histoire … la création …  l'odyssée des temps …  se poursuit avec cette crainte d'une nature qui peut être altérée par nous qui sommes capables du pire, nous pourrions alors aussi bien agir selon l’appel de la responsabilité à faire en sorte que notre génération ne ferme pas la porte de l’avenir mais au contraire travaille à ce que soit toujours possible la responsabilité, sommet de la dignité humaine. Vœu pieu qui n’est pas encore porté par une force d’impulsion collective capable de rallier l’humanité à la cause de l’avenir, mais qui est pourtant bien un sentiment profondément constitutif de notre humanité et d’une manière plus générale au cœur de tout vivant qui porte en soi le souci d’exister comme son existence même, souci d’exister qui se transforme, pour le vivant sexué, et plus particulièrement les mammifères, en souci partagé avec et pour les autres, voire en sollicitude et en sacrifice pour eux. En cela la paternité et la maternité ont toujours été et doivent rester les archétypes de la responsabilité.

 

 

Elle est celle de notre rapport à la technique. Si nous faisons face aux grands défis écologiques actuels et à venir, si nous luttons contre notre propre torpeur, notre fatalisme ou notre laisser-aller, si nous utilisons la puissance technologique dont nous disposons au service de la vie et au service d’une humanité digne de ce nom,  alors nous laisserons peut-être ouverte, en préservant ce qui a été, la porte à une « Terre nouvelle » dans laquelle la technique aura un rôle prépondérant à jouer et ce de manière certainement irréversible. Comment faire pour ne pas abdiquer de notre responsabilité face à cette technique qui peut être monstrueuse et faire en sorte qu’elle serve toujours la cause de l’humanité ?  Ce pourrait être le commencement d’une nouvelle ère pour l’humanité,  le commencement de la fin du commencement de l'histoire de la responsabilité, la puissance mise au service de la vie.

 

 

 

 

Elle est aussi théologique ou théologico-politique, question évoquée dans un billet de F.E. (je cite : Aucune allusion n’a été faite aux engagements de plusieurs Églises ni d’ailleurs à la résistance de ces religieux pour qui l’attente impatiente de la fin du monde s’accompagne d’un mépris souverain pour le monde présent). S'atteler collectivement à la question de l’avenir porte aussi un regard sur les notions de salut des hommes et de rédemption du monde, avec des enjeux sociaux et théologiques considérables. Celui par exemple de refuser l’idée que les catastrophes soient une fatalité ou une punition d’une Dieu tout-puissant, lorsqu’il s’agit en réalité de notre laisser-aller, quand nous sommes en mesure de les prévoir et d’agir sur elles dans ce qu’elles sont les conséquences de nos actes … ou bien celui de refuser l’idée d’un salut offert à quelques uns (soit disant « élus ») ce qui laisserait sciemment d’autres (les plus pauvres à n’en pas douter) séjourner en enfer ou ce qui justifierait, « with God on our side », de sacrifier la majeure partie de l’humanité sur une planète surpeuplée…  une telle option fermerait sans doute définitivement l’histoire de la dignité, de la responsabilité et de l’humanité telle que nous la connaissons … et la possibilité même de conserver foi en l’existence d’un Dieu bon, créateur du ciel et de la terre…

Mais,

« Là où croit le péril croît aussi ce qui sauve »

Friedrich Hölderlin

L'Annonciation Simone Martini 1333L'Annonciation Simone Martini 1333

 

 

 

 

 

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